Interview de Christopher Evans, artiste, illustrateur d’ouvrages et auteur de portraits vectorisés publiés dans les médias. Découvrez son travail artistique : http://www.patricia-lucas.com/illustrateurs/christopher-evans/

Un portrait est une représentation. Sur quoi vous êtes-vous appuyé pour réaliser le portrait de Sibeth Ndiaye, l’ancienne Porte-parole du Gouvernement ?

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Christopher Evans (C.E) : Mon travail se fait toujours à partir d’une photo. Comme je ne rencontre presque jamais les sujets de mes portraits qui sont souvent des gens connus ou des personnalités politiques françaises ou internationales, je récolte plusieurs images d’elles sur l’internet. Mes dessins sont basés sur une seule photo mais j’en garde une ou deux autres dans les marges de mon dessin afin de m’en servir comme référence.

Je cherche avant tout des photos prises pendant un discours ou une rencontre car elles expriment quelque chose de naturel et de spontané. Les photos officielles posées sont trop statiques, l’expression est souvent figée, l’âme de la personne ne transparaît pas et l’éclairage soigné aplatit le sujet, supprime les rides… et trop souvent la personnalité avec.

Dans vos portraits politiques vectorisés, il y a un très gros travail sur la couleur. Comment avez-vous choisi les couleurs pour le portrait de l’ancienne Porte-parole du Gouvernement français Sibeth Ndiaye ?

(C.E) : Effectivement, j’attache beaucoup d’importance à la couleur dans mes dessins : pas tant pour leur symbolique, mais pour donner aux dessins un aspect plus “vivant”. Les couleurs dynamisent et humanisent le portrait numérique, elles lui donnent du souffle. Normalement, le choix repose sur une couleur claire de fond, une couleur soutenue et foncée pour l’ombre et du blanc (ou une couleur encore plus claire) pour les parties lumineuses.

Pour le portrait de Sibeth Ndiaye, j’ai remarqué ses préférences pour les couleurs vives, surtout le rouge, dans ses choix vestimentaires. J’ai décidé de contraster ce rouge avec du bleu pour évoquer les couleurs de la République. C’est un geste artistique et politique pour rappeler à tous, notamment à ceux qui l’attaquent à cause de sa couleur de peau, qu’elle incarne la France d’aujourd’hui ; un pays métissé qui sait s’enrichir de la diversité.

Quelle est la technique que vous utilisez pour réaliser vos portraits vectorisés ? Où l’avez-vous apprise ? Combien de temps de travail faut-il pour réaliser un portrait vectoriel ?

(C.E) : Cette technique que j’ai inventée, je l’appelle “digital woodcuts” ou, en langue française, « gravure numérique”. Il s’agit de créer une image photographique avec la méthode du trait. En effet, si aujourd’hui on imprime une photo grâce notamment aux pixels, ce n’était pas le cas autrefois où c’était des artistes qui copiaient une photo et, avant ça, qui copiaient une peinture pour la transformer en gravure. On remarque d’ailleurs que dans ces gravures d’époque il y a une vie et un relief qui manquent dans les photos tramées de nos journaux d’aujourd’hui.

Mon travail s’inspire de ces anciennes méthodes en les adaptant. Mes dessins sont réalisés avec une, deux ou plusieurs couleurs. Les séries de lignes ou de points, plus ou moins espacés, arrivent à évoquer non seulement les valeurs de couleurs (ombre et lumière) mais aussi la forme et la texture comme les gravures d’antan.

Un dessin comme celui de Sibeth Ndiaye me prend plusieurs jours de travail. J’ai quelques astuces pour répéter les formes qui composent mes dessins mais en général, c’est moi qui dessine à la main, sur ma tablette graphique, chaque petite ligne ou point.

D’où vous est venue l’idée de dessiner des portraits politiques vectorisés ? Quelles ont été et quelles sont vos sources d’inspiration ?

(C.E) : Ce projet de « digital woodcuts » a commencé il y a plus de dix ans avec des dessins naturalistes d’animaux. J’étais très intéressé par les textures de poils et de plumes, les motifs du monde naturel… Quand j’ai commencé à travailler comme illustrateur (j’ai toujours été graphiste auparavant), j’ai réalisé qu’il fallait diversifier mon travail afin d’ouvrir de nouvelles perspectives professionnelles. Après les animaux, j’ai donc essayé les portraits.

La revue XXI m’a contacté pour me demander de réaliser une rubrique dans leur trimestriel qui s’appelle “Il a dit” (et parfois “elle a dit”) qui consiste en un portrait de personnage connu, parfois politique, parfois artistique, entouré de certaines de leurs citations. Ce projet a donné suite à d’autres. Maintenant, il m’arrive de dessiner des portraits de gens qui m’inspirent, même quand ils ne résultent pas de commande. Le portrait me fascine et m’inspire aujourd’hui tout autant que les dessins d’animaux.

En dehors de votre travail, quels sont les artistes (photographes, peintres, graphistes…) dont vous appréciez les portraits de personnalités politiques ?

(C.E) : Pour les portraits de personnalités, j’adore le travail de Shepard Fairey (de la marque “OBEY”). C’est lui qui a réalisé l’affiche “HOPE” pour la campagne de Barack Obama. Les illustrateurs de personnalités sont aujourd’hui presque tous des caricaturistes. Il y a une poignée de peintres dans le monde qui réalisent les portraits officiels des Présidents. Pour les portraits en général, j’ai une préférence pour les artistes des années 1960 à 1980 : Andy Warhol, Alex Katz, Chuck Close, David Hockney.

Vous réalisez régulièrement des portraits vectoriels de personnalités politiques pour illustrer des articles dans les médias. Est-ce qu’il y en a qui ont été plus faciles ou plus difficiles à produire ? Pourquoi ?

(C.E) : Mon tout premier portrait pour XXI était celui de Robert Ménard. J’étais alors tellement content d’avoir eu l’opportunité de faire cette rubrique régulièrement, mais regrettais qu’elle commençait avec un personnage aussi détestable à mes yeux ! Depuis, j’ai pu faire des portraits de personnes que je respecte énormément (Barack Obama, Oprah Winfrey…) mais aussi de personnes peu recommandables (Daniel Ortega, Ramzan Kadyrov…).

Je suis consterné de réaliser que les portraits de méchants sont souvent les plus réussis ! J’ai une théorie à ce propos. Comme je ne me préoccupe pas de rendre ces gens beaux ou sympathiques… je prends plaisir à dessiner les rides et les imperfections, ce qui donne des dessins très intéressants avec une véritable dimension humaine. En revanche, avec un personnage que j’aime, je prends soin (même inconsciemment) de rendre la personne plus belle, plus agréable. Dessiner les rides, les imperfections, humanise le personnage portraituré.

Votre travail permet de représenter autrement un homme ou une femme politique. Est-ce qu’au fond vous ne venez pas de créer un nouvel outil de communication politique ?

(C.E) : Comme je l’ai dit, aujourd’hui on a l’habitude de voir les personnages politiques en dessin uniquement dans des caricatures et des dessins satiriques. Souvent, ces dessins représentent ces personnes d’une façon péjorative. C’est peut être pour cette raison qu’on évite d’utiliser des dessins dans le monde politique.

Par ailleurs, il est possible qu’une photo soit vue comme une représentation plus “vraie”. Si tel est le cas, je ne suis pas d’accord, j’estime que les photos de nos jours sont, peut être, les images les moins “véritables”.

A notre époque, avec Photoshop et autres “deep fakes”, on a peut-être besoin d’autres formes d’images pour exprimer réellement une personnalité. Le portrait vectorisé qui n’est ni une caricature, ni une photo retouchée et lissée, exprime peut-être mieux la personnalité d’un politique.

Interview publiée en novembre 2020