Photos dans les journaux quotidiens francophones : « avec le digital, il y en a de plus en plus mais elles servent davantage comme illustration que comme réel support d’information »

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Pauline Zecchinon vient de publier une thèse à l’Université Catholique de Louvain (UCLouvain), située en Belgique, intitulée « Rôles et valeur de la photographie dans les médias d’information : étude des stratégies éditoriales et des processus de production et de sélection des photographies dans cinq rédactions de quotidiens francophones » (pour lire sa thèse). Cette thèse est construite à partir de son immersion dans les rédactions de ces journaux quotidiens en 2022-2023. Interview.

Votre thèse porte sur la place de la photographie dans cinq journaux quotidiens francophones (belges, français et suisse). Pourquoi avez-vous choisi ce corpus d’analyse ? La comparaison de ces journaux quotidiens a-t-elle fait ressortir davantage de différences entre les pays ou de ressemblances ? 

L’analyse se base sur les trois quotidiens nationaux belges francophones de qualité (en opposition à la presse populaire, qui n’a pas la même sélection et le même traitement de l’information). Elle est donc exhaustive à ce niveau. J’ai ensuite voulu étendre à deux quotidiens de pays francophones proches de la Belgique. En Suisse, Le Temps est le seul quotidien national francophone. Pour la France, il a semblé intéressant de s’attarder sur le cas du Monde en tant que plus important quotidien francophone du monde. L’idée n’est pas ici de déceler des ressemblances ou des différences entre pays, mais plutôt de confronter des organisations médiatiques qui ont un produit similaire (un site d’information, un journal papier) mais des réalités différentes (marchés différents, moyens économiques différents, culture et histoire différentes…).

Le digital a-t-il modifié la place de la photographie au sein des cinq quotidiens francophones analysés ? Est-ce que les images sont davantage valorisées ? 

L’arrivée du web et la numérisation ont profondément bousculé les pratiques de production et les modalités d’édition des images dans leur ensemble. Il y a un paradoxe concernant la photographie depuis le numérique. D’une part elle est omniprésente, on a jamais tant pris, partagé et consommé de photographies (d’ailleurs, tous les articles publiés en ligne sont accompagnés d’une image). D’autre part, cette abondance de visuels ne s’est pas forcément accompagnée d’une valorisation de la photographie. Elle a davantage tendance à être considérée comme une illustration que comme un réel support d’information.

Les images sélectionnées pour le site internet du journal sont-elles différentes de celles choisies pour la version papier ? Si oui, quelles sont les différences au niveau des stratégies éditoriales ?

Il y a deux choses. Premièrement, dans la plupart des rédactions que j’ai étudiées, ce ne sont pas les mêmes personnes qui sont chargées de choisir les photographies pour le journal papier et pour le site web. A l’exception du Monde, les éditeurs photo étaient responsables du choix des photographies pour le papier uniquement. Cela veut dire que les compétences éditoriales visuelles sont presque exclusivement réservées au journal papier. Deuxièmement, il y a des logiques de diffusion différentes sur le web, où beaucoup plus de contenu est publié le plus rapidement possible pour suivre l’actualité. Les photographies ne sont donc pas choisies par les mêmes personnes, dans les mêmes conditions. Le rôle d’accroche de la photographie, qui doit être une porte d’entrée dans l’article et inciter au clic (avec le titre), est également beaucoup plus fort. Or, on remarque qu’une image « simple » est plus accrocheuse.

Qui sont aujourd’hui les producteurs d’images des cinq quotidiens francophones analysés ? Avec les appareils photos et les téléphones portables dernier cri, il est possible à chacun de réaliser des images de qualité. Sans compter la place croissante de l’Intelligence artificielle. Le métier de photo-journaliste est-il mort ? 

Le constat que je pose ici ne serait pas le même dans la presse populaire et/ou régionale. Mais dans les quotidiens que j’ai étudiés, l’écrasante majorité des photos publiées ont été prises par des photojournalistes professionnels. Elles proviennent soit de photographes indépendants (ou salariés) engagés par les rédactions, soit des agences comme l’AFP qui ont leurs propres photographes professionnels. Les photographies issues des réseaux sociaux ou prises par des citoyens ne sont presque jamais employées (car ces médias traitent peu, voire pas, des sujets qui nécessiteraient l’usage de telles images), et même si la pratique tant à s’étendre, les journalistes ne prennent que très rarement des photographies eux-mêmes. Le métier de photojournaliste n’est donc pas mort. Avec l’arrivée de l’IA, il a même plus que jamais une place à consolider.

Au sein de la conférence de rédaction, quelle place est-elle donnée à la photographie ? 

En règle générale, elle n’est pas très présente, car c’est le sujet qui fait l’actualité et pas la photographie. Les responsables éditoriaux décident des sujets traités par la rédaction, et ensuite se posent la question du visuel qui viendra accompagner le sujet. C’est rarement l’inverse. J’ai donc très peu entendu parler des photographies lors des réunions de rédaction du début de journée. C’est plutôt un sujet qui soit arrive plus tard (à la réunion de mise en page pour le journal papier dans l’après-midi par exemple), soit qui est discuté en dehors des réunions générales entre les journalistes et les éditeurs.

Les photographies d’archives sont de plus en plus utilisées dans les rédactions. Est-ce également le cas dans les cinq médias francophones analysés ? Qu’est-ce que ce type d’images apporte ?

Certains médias ont la chance d’avoir un stock de photographies d’archive qui leur appartient et dont ils sont parfois les seuls à avoir la trace. Ils peuvent donc réutiliser ces images lorsque l’actualité s’y prête mais aussi les monnayer. Ce genre d’images peut rapporter un peu, mais ne peut pas réellement être considéré comme une source de revenu importante pour les rédactions.

Qui sélectionne in fine les photographies publiées dans le journal papier et sur le site web du journal ? Quel est le process de validation des photographies avant publication ? 

C’est une question complexe qui va être difficile à résumer en une dizaine de lignes… Mais disons que sur le web, pour les actualités très « chaudes » et devant être rapidement publiées, le processus est simple : les éditeurs du web font une recherche rapide d’image, en sélectionnent une et prennent la décision de publication. Il n’y a qu’un éventuel contrôle a posteriori d’un supérieur hiérarchique en cas de souci, une fois l’article et l’image publiés.

Dans le cas des photographies accompagnant des articles d’actualité plus froide, en général ceux qui sont dans le journal papier, une multitude d’acteurs peut intervenir : les éditeurs photos, bien sûr, mais également les éditeurs, les graphistes, le journaliste, le photographe, les supérieurs hiérarchiques… Cela dépend du type d’info, du format de publication. Certaines personnes s’occupent de la recherche du visuel, d’autres interviennent lors d’un processus de consultation, et toutes ces personnes doivent arriver à un accord par négociation ou consensus. Cela entraine parfois des frictions car chacun a sa vision de ce que doit être la photographie ! 

Interview réalisée par Damien ARNAUD – novembre 2024


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