Interview de Julien Boyadjian, Maître de conférences à Sciences Po Lille et auteur de l’ouvrage Analyser les opinions politiques sur internet : enjeux théoriques et défis méthodologiques (publié chez Dalloz).

Certains journalistes et commentateurs politiques estiment que Twitter permet de mesurer l’opinion publique en temps réel. Qu’en pensez-vous ?

Julien Boyadjian (JB) : En effet, Twitter semble s’imposer pour certains journalistes comme un nouveau « baromètre » qui permettrait de sonder en temps réel (et à moindres frais) l’opinion publique, ou du moins l’opinion des internautes. On peut penser ici à certaines émissions politiques, qui, à l’issue de la prestation d’un candidat, s’en réfèrent à ce qu’ont pensé les « réseaux sociaux » (en l’occurrence le plus souvent Twitter).

Le nombre de messages publiés durant l’émission est alors considéré comme un bon indicateur de l’intérêt que suscite l’invité auprès du public. Et l’on fait comme si ces messages (dont certains défilent en temps réel en bas de l’écran) étaient représentatifs de ce que pense l’ensemble des Français.

Or ce qu’indique différentes recherches, et ce de façon très nette, c’est que les usagers de Twitter ne sont absolument pas sociologiquement représentatifs de l’ensemble des Français. Les hommes, les diplômés, les CSP+, les habitants des grandes métropoles (dont surtout ceux de la région parisienne) sont clairement surreprésentés parmi les inscrits, et encore plus fortement parmi ceux qui publient des messages politiques. Ces individus présentent en cela les mêmes caractéristiques que les populations d’ordinaire les plus politisées (militants, votants assidus, participants à des réunions publiques, etc.).

La seule différence a priori remarquable concerne la surreprésentation des catégories les plus jeunes de la population (qui sont d’ordinaire celles qui s’abstiennent le plus aux élections). Cependant, encore une fois, les jeunes qui s’expriment politiquement sur Twitter ne sont pas représentatifs de l’ensemble de leur classe d’âge : les étudiants du supérieur sont fortement surreprésentés.

Twitter n’est donc pas un baromètre représentatif de ce que pensent les Français, mais de ce que pense une petite minorité, sociologiquement très atypique, de Français.

Vous avez analysé un panel de personnes qui rédigent des tweets politiques. Qu’est-ce qu’un tweet politique ?

(JB) : Il n’existe pas de définition unanimement admise de ce que serait un tweet « politique ». Pour ma part, je qualifie de tweet politique tout message se référant à l’activité du champ politique spécialisé (institutions, acteurs politiques, partis, politiques publiques, etc.).

Il me semble important de souligner que tous les tweets politiques ne sont pas nécessairement des opinions politiques. Certains messages sont informatifs (échange de liens URL vers des articles en ligne), d’autres purement descriptifs (« Hollande passe au JT ce soir »), d’autres encore expriment des traits d’humour ou des mots d’esprit, etc.

Ce constat s’impose sans doute comme une évidence pour quiconque fréquente régulièrement ce réseau social. Pourtant, en présentant Twitter comme un « baromètre de l’opinion », les médias ou les instituts d’études ont tendance à amalgamer tweet et opinion. Or ce n’est pas toujours le cas.

Comment peut-on expliquer que certains jours il y a plus de tweets politiques que d’autres ?

(JB) : Le nombre de messages politiques publiés sur le réseau varie en effet très sensiblement d’un jour à l’autre. L’attention accordé par les citoyens à la politique n’est pas stable dans le temps. C’est un constat relativement basique mais les sondages d’opinion classiques ont tendance à nous le faire oublier  : en publiant régulièrement des sondages dans la presse, les sondeurs (et surtout leurs commanditaires) donnent en effet  l’impression que les Français se préoccupent constamment des grands problèmes qui animent le débat public.

En réalité l’attention accordée à la politique est une variable très dépendante du contexte politique mais aussi médiatique. On peut en effet observer une corrélation assez nette entre le temps d’antenne (ou le nombre d’articles) consacré à l’actualité politique d’une part, et le nombre de messages politiques publiés par les internautes d’autre part. On observe ainsi des pics de production de messages politiques durant les campagnes électorales, ou, hors année électorale, lorsque la politique fait la « une » de l’actualité. Et de façon encore plus précise, on constate que la hiérarchie des sujets les plus commentés sur Twitter est, à peu de chose près, la même que celle des sujets les plus traités par les médias.

Ce constat semble ainsi confirmer une thèse établie de longue date en communication, qu’on appelle la théorie de l’agenda, et qui peut se résumer ainsi : les médias ne nous disent pas nécessairement ce qu’il faut penser mais ce à quoi il faut penser. On voit bien à travers Twitter que les internautes débattent des sujets que les médias mettent à la une. Mais on peut dans le même temps formuler la même critique que celle qui fut adressée aux auteurs de cette théorie de l’agenda setting : n’est-ce pas en fonction de l’anticipation qui est faite de l’intérêt du public que les médias hiérarchisent les sujets mis à l’agenda ?

Quels sont les types d’intention qu’un auteur de tweets politiques peut vouloir manifester à travers ses tweets ?

(JB) : J’ai tenté dans ma recherche de dresser une typologie des différents utilisateurs politiques de Twitter, en fonction de la nature, de la fréquence et du contenu de leurs messages.

J’ai ainsi identifié 4 profils-types d’utilisateurs. Le premier profil est celui du « militant traditionnel » (ces utilisateurs sont le plus souvent des militants encartés et des élus locaux). Ces utilisateurs se servent de leur compte Twitter comme un outil de communication, notamment pour diffuser des informations relatives à l’agenda d’un homme politique ou d’une organisation, le plus souvent à l’échelle locale : réunions, meetings, interventions dans les medias, etc.

Le deuxième type de profil est celui du « militant-supporter ». Contrairement aux militants traditionnels, on observe sur ces profils assez peu d’informations « officielles », relatives à l’agenda politique du parti par exemple. Les auteurs (qui ne sont pas nécessairement encartés au sein d’un parti) ont alors davantage tendance à communiquer leurs goûts (plutôt que leurs opinions) à propos des personnalités et partis politiques qu’ils « soutiennent » mais aussi leurs dégoûts envers ceux qu’ils « combattent ». C’est donc un rapport à la politique essentiellement émotif, voire passionnel, que l’on observe chez ces utilisateurs.

Le troisième type de profil que j’ai identifié est celui du « consommateur ostentatoire d’informations politiques ». En publiant très régulièrement sur leur profil des tweets relayant des articles de presse, ces auteurs dévoilent en effet volontairement et publiquement à l’ensemble de leurs abonnés des informations qui les ont intéressés, interpellés, ou qu’ils souhaitent « faire partager ». Mais derrière cette volonté « citoyenne » de partager l’information on peut aussi percevoir une volonté de se distinguer en montrant à ses abonnés que l’on s’informe à partir de sources de qualité (et souvent de « niches » : les médias mainstream sont au contraire déconsidérés et discrédités).

Enfin, le quatrième et dernier profil-type que j’ai identifié se caractérise par une attention très oblique accordée à la politique et la chose publique. Sur ces comptes, essentiellement tenus par des adolescents, la politique n’occupe qu’une place tout à fait marginale en dehors de périodes de très forte politisation.

Votre cadre de réflexion est très fortement inspiré des thèses de Pierre Bourdieu relatives à la production des opinions politiques. En quoi ses théories sont-elles utiles pour analyser les opinions politiques sur Twitter ?

(JB) : Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce sujet, en 2010, j’ai été relativement étonné de constater que les travaux universitaires consacrés à l’analyse des opinions en ligne ne se référaient pas à la critique universitaire des sondages et notamment aux arguments développés par Pierre Bourdieu dans son célèbre article  « L’opinion publique n’existe pas ».

Dans cet article, Bourdieu reproche aux sondages d’opinion de reposer sur trois postulats implicites qui seraient sociologiquement erronés : 1) contrairement à ce que postulent les sondeurs tout le monde n’aurait pas une opinion arrêtée sur tous les sujets, 2) toutes les opinions n’auraient pas la même valeur, la même force sociale, 3) il n’existerait pas un consensus entre sondeurs et sondés sur les questions qui méritent d’être posées.

Or, précisément, je pense que les nouveaux instruments d’observation des opinions sur le web permettent de contourner voire de dépasser chacune de ces limites. Ainsi, on observe sur le web des opinions déjà constituées, qui n’ont pas été générées dans le cadre d’une interaction de recherche. Il n’y a ainsi pas de risque d’imposition de problématique de la part du chercheur.

Deuxièmement, on se rend vite compte sur internet que toutes les opinions politiques n’ont pas la même valeur. Un tweet politique publié par un grand éditorialiste qui dispose de dizaines de milliers d’abonnés et qui sera retweeté des milliers de fois n’a pas la même force sociale qu’un message publié par un individu isolé, sans ressources politiques, et sans accès à la sphère médiatique.

Enfin, on observe sur les réseaux sociaux les préoccupations des citoyens et non celles des sondeurs ou de leurs commanditaires (même si, dans les faits, ces préoccupations semblent être presque identiques, du moins sur Twitter).

Le web présente en cela de réels avantages méthodologiques pour analyser l’opinion. Cependant, le web introduit une difficulté de taille dans l’analyse de l’opinion, qui réside dans l’incapacité à situer socialement et politiquement les auteurs des messages politiques que l’on étudie. Du fait qu’il ne soit plus nécessaire de les interroger pour connaître leurs opinions (ils la dévoilent d’eux-même), les sondeurs se privent dans le même temps des classiques informations socio-démographiques (âge, sexe, CSP, etc.) nécessaire à la réalisation des tris croisés (« les cadres VS les ouvriers », les sympathisants de gauche VS de droite, etc.). On parle alors d’ « internautes » sans autre précisions, comme si le fait d’être internaute était un statut à part entière, qui gommerait toutes les différences de genre, de milieux sociaux, de modes de vie, etc.. En ce sens, les études d’opinion qui parlent des « réseaux sociaux » en général présentent une régression sociologique par rapport aux enquêtes d’opinion traditionnelles.

Tout l’enjeu selon moi consiste, pour l’avenir, à penser des méthodes qui permettent de situer socialement les opinions que l’on peut observer sur le net, sans avoir recours aux outils classiques d’interrogation, afin de continuer à tirer profit de la plus-value du web : l’observation de messages spontanés, disponibles en temps réel et en très grand nombre.

Interview réalisée par Damien ARNAUD (@laCOMenchantier) – avril 2017


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