Interview de Pierre Zémor, Conseiller d’Etat honoraire et expert en communication publique et politique. Il a notamment fondé et présidé pendant une vingtaine d’années l’association Communication publique (qui réunit une quarantaine de responsables et de directeurs de la communication du secteur public), conseillé Michel Rocard, présidé la Commission Nationale du Débat Public et occupé des mandats locaux et régionaux.

Dans votre manifeste « Pour une autre communication politique », vous avez l’air de dire que pour vous la communication publique et la communication politique c’est la même chose. Pourriez-vous préciser cela ?

Pierre Zémor (PZ) : Certes, entre les deux les frontières sont poreuses, car tout est finalement sous l’autorité du politique. Mais en fait il existe de grandes différences. La communication publique dit un État de droit établi. Cette stabilité des messages permet la mise à disposition des informations, l’explication, le dialogue non conflictuel, la consultation, voire la concertation sur de rares points d’achoppement. En revanche, la communication politique porte avec elle des choix politiques en débat dans la société. Elle éclaire la réforme. Les médias préfèrent la communication politique qui alimente l’actualité et peut dispenser de se référer aux contenus du fonctionnement, parfois subtil, des institutions ou à la complexité des procédures qu’impose la vie de la collectivité. Une dispense de mémoire aussi…

Pensez-vous, à l’instar du chercheur Dominique Wolton, que la communication politique est au bord du précipice notamment à cause de la mise en scène du pouvoir ?

(PZ) : La communication politique est déjà au fond du gouffre. Elle peut difficilement aller plus bas dans les registres du spectaculaire ou des batailles pour la conquête du pouvoir. Cette absence de recul menace à son tour la communication publique.

Estimez-vous qu’aujourd’hui la communication politique est devenue un monde en soi qui impose ses règles à la politique ?

(PZ) : Absolument ! La com’, forte de son simplisme, se replie effectivement sur elle-même. Elle se rabougrit, incapable d’exprimer la complexité et la subtilité des comportements, des attentes et des mouvements sociétaux. Cette absence de prise en considération des gens, des citoyens, la pousse à une arrogance. Elle impose des agendas aux politiques et dicte des stratégies aux élus et responsables publics.

Pour l’ancienne sénatrice Joëlle Dusseau, un élu doit savoir refuser de s’exprimer sur un sujet dont il n’a pas tous les éléments d’appréciation. Êtes-vous d’accord avec elle ?

(PZ) : Oui ! La tentation est de saisir un micro, d’être au Journal de 20 heures, ou de figurer sur les plateaux de télévision. Les médias poussent les politiques à la faute, à l’oubli de la dignité de leur fonction, à la course au scoop. Alors, tant pis pour les temps qui devraient être consacrés à l’écoute, à l’analyse et à la réflexion et qui constituent des exigences dans une démocratie. Où se trouve la prise en considération et le respect du peuple ? Loin d’Emmanuel Levinas, qui nous a dit que le temps, c’est l’Autre, c’est l’échange, c’est la communication et pas seulement l’information.

Parfois, la communication politique n’est-elle pas trop simpliste ?

(PZ) : Oui ! La com’ dénie la complexité. Les journalistes cherchent les réponses à des questions délicates dans les deux ou trois minutes de radio ou les trente cinq secondes de télé.

L’ancien président du CESE, Jean-Paul Delevoye, estime que « la communication politique doit choisir entre le surfeur émotionnel et le laboureur de conviction ». Les personnalités politiques mettent-elles d’après vous le curseur du bon côté ?

(PZ) : Oui ! Je partage avec Jean-Paul Delevoye bien des analyses. Oui la com’ permet de surfer… heureusement, pas trop longtemps. Le laboureur, lui, produit au rythme des saisons. Le surf se fait maintenant sur les vagues numériques, sur des rumeurs. Difficile d’expliquer qu’une réforme nécessaire prend des mois, afin de comprendre les enjeux, d’éviter les effets pervers, de choisir, puis de convaincre.

Que pensez-vous de la façon de s’exprimer des personnalités politiques ? Est-ce qu’elles parlent encore comme le peuple ? Est-ce qu’elles doivent parler comme le peuple ?

(PZ) : Le discours et les messages politiques ne parlent, ni comme les gens, ni simplement, ni naturellement. Trouver un langage commun est un préalable pour ne pas soliloquer, mais pour échanger et débattre sérieusement.

Communiquer c’est faire passer un message… et donc vérifier que ce qui est dit est compris. Est-ce qu’actuellement cela est fait de façon satisfaisante ? Comment progresser sur ce point ?

(PZ) : Le plus important dans la communication est la qualité de la relation, la confiance entre émetteur et récepteur, qui fait qu’un message passe ou ne passe pas. Pour tenter d’aller vers une démocratie qui communique mieux, il faut prendre du temps, en remettant d’ailleurs à leurs places les dirigeants de médias et les journalistes, oublieux de faire correctement leur travail en donnant du temps à la compréhension et au débat.

Quels devraient être les principes philosophiques qui guident la communication politique ?

(PZ) : Sans avoir à se référer à des pensées métaphysiques, spirituelles ou morales, on doit faire vivre des principes simples de communication, qui sont autant de règles de la vie en commun. Comme l’illustre Michel Rocard dans sa préconisation pour une autre communication politique, le respect est essentiel : il faut prendre l’Autre en considération.

Que pensez-vous des spin doctors ? Ont-ils trop de pouvoir ? Sont-ils trop dans la lumière ?

(PZ) : Ce sont des charlatans qui tentent d’accéder au statut de gourou. Ils veulent exercer un pouvoir sans avoir à passer l’épreuve de l’élection… distants de tout soutien populaire, là bien au chaud, à l’ombre du politique, mais sans oublier de faire leur pub. En tout cas, ce ne sont pas de bons conseils pour les politiques. Les exemples ne manquent pas de catastrophes résultant de manipulations ou de la légèreté avec laquelle ils prétendent dicter des stratégies politiques.

Au fond, à quels enjeux devrait répondre « une autre communication politique » que vous appelez de vos vœux ?

(PZ) : Les responsables politiques doivent se ressaisir… et pas forcément se laisser passer aux moulinettes médiatiques. La démocratie a besoin d’une autre communication politique où les élus et plus généralement les acteurs assument leur rôle authentiquement.

C’est le sens de ma démarche, quelque peu utopique, avec la publication de ce Manifeste pour une nouvelle communication politique. Edité en octobre 2016, il s’appuie sur les préconisations de 67 personnalités de tous horizons. Il a été transmis à des associations, à des think-tanks et aussi aux candidats à l’élection présidentielle. Une liste de 109 recommandations précises a été dégagée. Sa large diffusion sur Internet doit maintenant permettre de l’enrichir de nouvelles propositions.

Interview réalisée par Damien ARNAUD (@laCOMenChantier) en mai 2017

Voir aussi :


Crédits photo : WBCOM (Association qui réunit les communicants publics belges francophones)