Texte de Loïc Nicolas destiné à accompagner le lancement de « La Route de la Com » qui a eu lieu le 12 octobre 2017 à la Mairie de Paris. Loïc Nicolas est docteur en rhétorique, chercheur à l’Université libre de Bruxelles, auteur de plusieurs ouvrages et membre du laboratoire Protagoras de l’IHECS.

« Cher amis,

Mes remerciements vont à Damien Arnaud et au Cercle des communicants francophones pour leur chaleureuse invitation. Je me réjouis d’évoquer ce soir, avec vous tous, un objet dont je m’efforce d’investir les dimensions aussi bien théoriques que pratiques : le discours et, plus particulièrement, le discours politique.

Partant, je vous invite à réaliser un pas de côté afin d’aborder un art dont nous ne sommes, aujourd’hui, plus vraiment familiers : l’art rhétorique. Lequel est né voici vingt-cinq siècles sous le soleil grec, à Syracuse, en Sicile, comme le veut la légende. Une naissance qui, nous le savons, est à peu près contemporaine de celle de la démocratie. Cette concomitance ne tient pas du hasard. En effet, la proto-démocratie qui se fait jour – à Athènes notamment – repose sur un égal accès des hommes libres, des citoyens donc, à la parole politique. C’est ce qu’on appelle l’iségorie (iso- en grec signifie égal).

Ce principe fondateur fonctionne en binôme avec celui d’isonomie qui pointe vers l’égalité politique des citoyens, en d’autres termes, vers le partage du pouvoir qui s’opère entre eux. Pour les Athéniens de jadis, il est évident que la démocratie, d’une part, s’appuie sur un partage de la parole politique en vue d’exercer un pouvoir lui-même partagé, d’autre part, implique de savoir faire un usage persuasif de cette parole lorsque l’occasion politique (une décision à prendre, une discussion à mener, quelque chose à juger ou à célébrer, etc.) se présente. En démocratie, l’exercice équilibré du pouvoir est à ce prix.

Partage de la parole, pratique de la parole, capacité à saisir l’occasion favorable : tout est là. Toutefois, force est de reconnaître que cette pratique culturelle (discursive et politique) ne va nullement de soi. Il faut l’apprendre, s’y exercer et s’efforcer d’en acquérir les techniques. Dès lors, certains vont tâcher d’enseigner ces dernières : nous les connaissons sous le nom de « sophistes ». Un nom qui, à nos oreilles, sonne comme une insulte. Le sophiste, répète-t-on sans arrêt dans les écoles, est un imposteur et un corrupteur de la jeunesse. Il méprise les lois et les normes. Il est sans morale.

La démarche des sophistes (Gorgias, Protagoras, et beaucoup d’autres) ne visait pourtant qu’à rendre les hommes, les citoyens, habiles à parler. Il s’agissait surtout de donner à ceux-ci les moyens d’être persuasifs afin qu’ils prennent place – une place de choix, d’ailleurs – dans l’espace démocratique : un espace politico-discursif. De fait, il y a chez les sophistes un véritable humanisme (c’est, par exemple, ce que souligne Georges Gusdorf), c’est-à-dire une confiance en l’homme. Mais cet humanisme n’est pas la chose la mieux partagée – loin s’en faut.

Platon – par la voix du Socrate des dialogues – se plaît à les ridiculiser. Il n’aime pas la liberté qu’offrent ces éducateurs : liberté de se défendre et d’accuser, liberté de s’engager et de contester les conventions de toutes sortes, liberté de faire valoir ses valeurs, ses idées et ses convictions, liberté de rallier les autres citoyens à sa cause. Platon condamne, avec la plus grande violence, l’ouverture du monde rendue possible par la pratique des outils et des méthodes que les sophistes transmettent aux citoyens. Il condamne l’œuvre d’émancipation qui s’opère via l’exercice de la parole rhétorique. Cette condamnation, aujourd’hui encore, habite notre représentation du monde et du discours. Nous continuons de regarder – à l’instar du Socrate de Platon – la rhétorique comme un art de l’imposture et du mensonge capable de faire prévaloir les passions (forcément mauvaises) sur la raison (forcément bonne), capable de faire prendre une chose pour une autre. On oublie toutefois qu’on ne saurait être vraiment raisonnable sans fréquenter ses passions, sans les connaître ni les respecter. Mais, peu importe, là n’est pas mon objet. Poursuivons notre chemin afin de comprendre ce qu’est la rhétorique, cet art que les partisans des mondes clos regardent avec mépris.

Tandis que les sophistes sont des praticiens de l’art rhétorique, Aristote – élève de Platon, mais, à bien des égards, critique de ce dernier – est d’abord un théoricien. Par habitude, et en s’appuyant sur Aristote, on définit la rhétorique comme « l’art de persuader » (grâce à la parole). Or, cette définition travestit considérablement la pensée du philosophe. Aristote ne constitue pas la rhétorique en « art de persuader », mais en art de rechercher les moyens argumentatifs en vue de persuader. Ce n’est, évidemment, pas la même chose.

La rhétorique, à ses yeux, est d’abord et avant tout un art de la recherche et du voyage. C’est un art de la quête – une quête de moyens. En un sens, l’orateur est un voyageur, un individu en recherche au pays des arguments possibles et des preuves rhétoriques. Et comme dans tout voyage authentique, ce qui importe primordialement, c’est bien moins le point de départ ou le point d’arrivée que le parcours lui-même. Le parcours (les personnes, les idées et les choses rencontrées en chemin), voilà ce qui compte vraiment pour celui qui voyage et qui cherche.

Pour le lancement de « La Route de la Com’ » – une route que chacun doit dessiner puis emprunter de façon personnelle, une route qui ne se livre qu’à celles et ceux qui choisissent d’en faire l’expérience en l’arpentant, une route qui, toujours, se dit au pluriel – ce détour par les sophistes, Aristote et le soleil grec m’a paru riche de sens et d’inspiration. Essayons de comprendre, à présent, ce qui se passe et ce que l’on fait lorsqu’on argumente.

Le fait d’argumenter tient, dans une large mesure, du partage (on partage un lieu où se construit un sens qui n’est pas encore là) et de l’engagement au sens fort. Il s’agit, chaque fois, d’engager sa parole et de prendre des risques en se mettant en quête d’arguments circonstanciels destinés à persuader autrui. Au reste, celui qui argumente – et qui, donc, se met en route – porte témoignage de l’ouverture du monde et de l’incertitude qui traverse celui-ci. Comprenons qu’il est inutile d’argumenter dans un monde clos (propre à une dictature ou à une pensée refermée sur elle-même : celle du conspirationnisme, par exemple) autant que face à ce qui s’impose à tous suivant les lois de la nécessité physique ou mathématique. Est-il pertinent, nous dit Aristote, de chercher des arguments pour soutenir que la neige est blanche ? Sans doute pas : notre expérience, en la matière, s’avère largement suffisante. Argumenter, c’est, dans tous les cas, pointer (au moins implicitement) le caractère discutable, réfutable de ce que l’on dit. C’est aussi pointer la pluralité des voies et des choix possibles. C’est accepter une argumentation en sens opposé.

Les risques existent, ai-je dit. C’est, justement, ce qui fait toute la richesse de la démarche. En effet, d’un côté, les arguments (en appui à une certaine thèse) qui font le cœur de la recherche peuvent se révéler introuvables par – ou inaccessibles à – celui qui espère les trouver. On a beau chercher, les arguments que l’on produit ne sont pas persuasifs : ils ne touchent pas au but ; ils ne rencontrent personne. D’un autre côté, en se mettant en quête d’arguments, celui qui cherche est susceptible de rencontrer, chemin faisant, des arguments imprévus et non désirés. Des arguments qu’il ne saurait, désormais, ignorer tout à fait et auxquels il doit répondre d’une manière ou d’une autre. Nul ne sort indemne de la quête argumentative.

Dans son remarquable ouvrage dédié aux Émotions démocratiques, Martha Nussbaum (une philosophe américaine) raconte, à un moment, l’histoire de Billy Tucker – étudiant de dix-neuf ans en marketing. Le jeune Billy est favorable à la peine de mort. Pour lui, cela va de soi : inutile d’argumenter, dans la mesure où, à ses yeux, l’évidence est là. Et puis un jour, dans le cadre d’un cours, l’enseignant lui demande (sans connaître ses opinions sur le sujet) d’argumenter contre la peine de mort. Il lui demande de chercher, d’inventer des arguments valables pour défendre cette vision du monde. Il l’incite donc (sans le savoir) à entreprendre un voyage contre ses convictions propres.

Billy est inconfortable, mais il doit faire l’exercice. Et puis, après tout, ça n’est qu’un exercice. Alors, il commence à chercher des arguments contre la peine de mort – contre ce qu’il croit être juste et vrai. Et il s’aperçoit qu’il est capable, lui aussi, de plaider dans un sens qui n’est pas le sien. Il se rend compte, d’une part, que les arguments produits contre sa thèse initiale ne sont pas sans valeur, d’autre part, que ce qu’il croyait évident (la nécessité d’appliquer la peine de mort) ne l’est, en fait, pas du tout. Il reconnaît, en outre, n’avoir jusqu’alors jamais fait l’effort de se mettre à la place de ceux qui ne pensent pas comme lui. Qui, de nos jours, fait vraiment cet effort ? Qui accepte de prendre de tels risques et de voir dans ce voyage une occasion formidable de se perfectionner et d’ouvrir le monde des possibles ?

Le voyage entrepris l’a complètement transformé. L’histoire ne dit pas si Billy a changé d’avis – c’est finalement sans importance. En revanche, nous savons qu’il a modifié son regard sur ses propres convictions, comme sur celles des autres. Il a pris conscience de l’ouverture du monde en acceptant de partir en voyage au pays des arguments possibles et des preuves rhétoriques.

Ceci étant, les actions et décisions politiques appellent toujours – en démocratie du moins – un effort argumentatif. Pourquoi ? Parce que dans le monde des choses politiques – et, plus largement, humaines – rien ne saurait valoir une fois pour toutes ni pour tout un chacun. Il faut toujours recommencer : nous sommes forcément dans l’inachevé et l’inaccompli ; dans le flou, le fragile, le fugace ; dans l’incertain. C’est pourquoi il est indispensable d’inventer, en fonction de l’occasion qui se présente, des preuves rhétoriques (preuve éthique, preuve pathétique, preuve logique) taillées à la mesure de ceux qu’on cherche à persuader ici et maintenant. En politique, l’évidence n’est pas : elle se dérobe sans cesse. Et, c’est justement ce manque d’évidence, de transparence, de clarté, qui m’intéresse au premier chef.

En effet, le moins, le manque en question, est l’occasion d’un plus. Il ouvre le champ à la créativité (de celui qui s’exprime) et à l’engagement argumentatif. Il oblige les artisans du politique à rechercher et à inventer des moyens spécifiques – singuliers – pour défendre la valeur, la pertinence, la justesse de leurs vues et des décisions qu’ils souhaitent prendre. En somme, si les choses étaient claires, il n’y aurait pas besoin de se mettre en quête de sens ni de risquer des arguments dans l’espace du discours. Il n’y aurait rien à dire ni à discuter. Il n’y aurait pas à prendre de risques liés à l’incertitude de la situation du moment.

Le fait d’argumenter suppose de s’engager sur le chemin d’une double rencontre : celle de son public, d’une part, celle des arguments susceptibles de le persuader, d’autre part. Il n’y a pas d’argumentation – tout spécialement pas d’argumentation dans l’espace politique – en général ni dans l’abstrait. On s’adresse forcément à quelqu’un ou à quelques-uns, dont on se représente les attentes, les opinions, les goûts.

Ce public (singulier et pluriel) est une réunion d’histoires, de visions du monde, de valeurs, de préférences, etc. Il est à la fois réel (dans la salle, derrière son écran ou en train de parcourir son journal) et construit – dans la mesure où celui qui écrit ou qui parle est obligé de se forger une certaine image mentale de ceux qu’il espère rencontrer ici et maintenant. En conséquence de quoi, les arguments produits et les preuves convoquées en vue de persuader d’une certaine thèse doivent être cohérents, congruents, adaptés au public visé par la rencontre.

Impossible d’y échapper lorsqu’on communique : les arguments qu’on mobilise, les preuves rhétoriques que l’on construit, doivent être taillés à la mesure de ceux qui les écoutent. Elles doivent être pensées et produites « sur-mesure ». Ceci ne veut pas dire que les arguments du discours doivent être en accord avec les opinions du public, mais qu’il importe – à celui qui parle ou qui écrit – de ne pas ignorer ces dernières ni l’image que le public en question s’est forgée de lui-même :

« L’important, dans l’argumentation, n’est pas de savoir ce que l’orateur considère lui-même comme vrai ou comme probant, mais quel est l’avis de ceux auxquels il s’adresse. » (Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca, Traité de l’Argumentation, 1958)

Platon – que j’ai évoqué au début de cette intervention – opposait les philosophes, amis de la vérité, aux philodoxes (sophistes), amis de l’opinion. La doxa, en grec, c’est l’opinion. Pour Platon, les philosophes méritent d’être mis en gloire, tandis que les philodoxes doivent être pourchassés. Je caricature, mais à peine. Cette opposition « vérité vs opinion », que nous regardons aujourd’hui encore comme évidente, part d’une erreur d’appréciation. En fait, les sophistes n’invitent nullement à se soumettre à l’opinion ni à l’embrasser par ruse, mais à la connaître et à fréquenter son empire. C’est très différent. En d’autres termes, celui qui argumente (notamment dans l’espace social et politique) ne saurait mépriser ni traiter comme négligeables les opinions et convictions du public qu’il tente de rallier à ses vues ; à sa cause. En somme, on ne lui demande pas d’adhérer aux opinions et convictions du public en question, mais de les prendre pour point de départ de son voyage. Sans cela, aucune rencontre n’est vraiment possible.

C’est justement ce que Perelman et Olbrechts-Tyteca défendent dans leur fameux Traité : ce qui importe ce n’est pas ce que je crois (en tant que mandataire politique), mais ce que celles et ceux à qui je m’adresse sont à même d’entendre, d’accepter, de ressentir, ce qu’ils jugent vraisemblable. Pour un communicant, ce changement de référentiel est absolument crucial – on l’oublie pourtant trop souvent. En fait, il s’agit toujours de regarder le monde (et sa propre cause) avec les yeux, mais aussi depuis le point de vue de celles et ceux qu’on s’efforce de persuader. Le point de vue adverse n’est pas un obstacle, un péril, un problème, mais une occasion de renforcer son argumentation et de regarder le monde autrement. C’est une occasion d’être moins fragile. Acceptons le voyage et la rencontre. Empruntons la voie des anciens sophistes plutôt que celle de Platon. Ayons l’audace d’ouvrir le monde par l’exercice d’une communication empreinte de rhétorique.

Je vous remercie de votre attention.

Loïc Nicolas »


Pour aller plus loin

  • Nicolas Loïc, « Restaurer la confiance politique », La Libre, 2 mars 2017.

En ligne : http://www.lalibre.be/debats/opinions/restaurer-la-confiance-politique-opinion-58b6fa43cd709137c60776af.

  • Nicolas Loïc, « Le discours politique : du corps et des mots », Préface au n° 2 des Cahiers PROTAGORAS, avril-juin 2017, p. 1-7.

En ligne : https://www.die-keure.be/fr-be/professional/7795/les-cahiers-protagoras.

  • Nicolas Loïc, Discours et liberté. Contribution à l’histoire politique de la rhétorique, Paris, Classiques Garnier, coll. « L’Univers rhétorique », 2016.
  • Nicolas Loïc, « Uncertainty and Modernity: Why Is It So Difficult to Practice Rhetoric Today? », Deeds and Days, n° 66, 2016, p. 167-175.

En ligne : https://ejournals.vdu.lt/index.php/d-ir-d/article/view/1281.

  • Nicolas Loïc, « Exercer et pratiquer la rhétorique dans la tradition humaniste de l’École de Bruxelles : Auguste Baron, Eugène Dupréel, Chaïm Perelman », Exercices de rhétorique, n° 5, 2015.

En ligne : http://rhetorique.revues.org/423.

  • Nicolas Loïc, « Rhetoric with a Human Face: Practicing and exercise argumentation for emancipation », Jo-Anne D. André (éd.), Borders without Boundaries: Research and Pedagogy in Writing and Discourse, June 2015, p. 82-95.

En ligne : https://casdwacr.files.wordpress.com/2015/06/casdw-proceedings-2014.pdf.

  • Nicolas Loïc, « L’épidictique : assise et pivot de l’édifice rhétorique », Rivista Iitaliana di Filosofia del Linguaggio, 2015, p. 33-47.

En ligne: http://www.rifl.unical.it/in­dex.php/rifl/article/view/251/240


En savoir + sur le lancement de « La Route de la Com »

Le projet « La Route de la Com » : https://cercledescommunicants.com/laroutedelacom/

Les photos de la soirée de lancement : https://www.facebook.com/pg/cercledescommunicants/photos/?tab=album&album_id=1485996264769286#

Article de synthèse du lancement : https://cercledescommunicants.com/2017/10/15/lancement-la-route-de-la-com-leon-koboude/

Discours de Damien Arnaud : https://cercledescommunicants.com/2017/10/13/discours-lancement-laroutedelacom-damien-arnaud/

Vidéos des 3 Grands témoins : https://cercledescommunicants.com/2017/10/13/videos-des-3-grands-temoins-de-la-route-de-la-com/

Interview sur RFI (à partir de la 18ème minute) : http://www.rfi.fr/emission/20171013-sandra-agouav-choregraphe-damien-arnaud-president-cercle-communicants-francophones?ref=tw

Article sur le site de Cap’Com : http://www.cap-com.org/content/lancement-de-la-route-de-la-com-initiative-dentraide-entre-communicants-publics-francophones