Interview de Jacques Gerstlé, Professeur émérite au Département de Science Politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, auteur de nombreux ouvrages dont le classique La communication politique et membre de notre Comité des Sages.

Qu’est-ce qu’un bon discours politique ?

Jacques Gerstlé (JG) : Tout dépend comment on identifie le bénéficiaire du discours. Est-ce l’émetteur du discours qui cherche à maximiser ses soutiens ou à optimiser sa situation politique pour des objectifs à plus long terme ? Est-ce l’organisation politique pour le compte de laquelle il parle ? Est-ce la société toute entière qui doit bénéficier de ses propositions, de son image, bref de son offre électorale ? Selon la réponse que l’on donne à ces différentes façons d’identifier le bénéficiaire, la réponse peut changer. Il est clair que la manière dont on va juger de la qualité du discours va aussi largement peser sur la réponse. Le discours conjoncturel de réponse à une crise politique internationale susceptible de déclencher un « ralliement au drapeau » ou une crise interne comme un scandale ou une attaque terroriste illustrent cette idée. Enfin, la communauté destinataire du discours fait largement varier le jugement sur sa qualité : la communauté nationale présente des propriétés sociologiques différentes de la communauté politique régionale ou locale.

Le philosophe Régis Debray critique « l’équation de l’ère visuelle« , théorie selon laquelle le visible, le réel et le vrai se confondraient. Les personnalités politiques sont-elles également prisonnières de cette équation ? Peuvent-elles l’éviter ? Comment ?

(JG) : Il est vrai qu’aujourd’hui l’image au sens iconique impose une tyrannie de la visibilité. Ce qui est montré devient réel et vrai et ceci ouvre des opportunités authentiques pour les infox ou « fake news ». La télévision fut largement responsable dans un premier temps de ce changement dans la primauté du visible pour crédibiliser une représentation du réel. Dans un passé récent, les reportages télévisés servaient souvent à rendre vraisemblable un diagnostic politique (voir la campagne électorale de Jacques Chirac en 1995 sur la fracture sociale). Aujourd’hui internet et les réseaux sociaux sont des relais essentiels qui conduisent à une hybridation de l’information pour reprendre les termes de Chadwick (The Hybrid System, 2013) où médias traditionnels sont de plus en plus concurrencés par les médias digitaux pour forger l’agenda public et politique. Les personnalités politiques n’échappent pas à cette évolution comme le montre le « deep fake news » qui permet de reproduire à l’identique des voix et des expressions faciales pour manipuler une audience. Il semble difficile actuellement de s’y opposer.

Selon Jacques Hintzy, ancien responsable du visuel des campagnes de Valéry Giscard d’Estaing, « on élit un homme, pas un programme ». Pour être élu, une personnalité politique a-t-elle encore besoin d’un programme ou un bon storytelling est-il suffisant ?

(JG) : L’offre électorale semble être indissociablement constituée par une image associée à un programme politique. Dans ce mélange, l’importance des deux composantes peut varier selon le système politico-médiatique. Aux Etats-Unis il semble que l’image l’emporte par rapport aux systèmes parlementaires. Mais dans la composition d’une image intervient largement la composante politique caractérisée par des prises de position sur des enjeux de politique publique. Ainsi John Fitzgerald Kennedy en 1960 insistait beaucoup sur le versant social pour soigner son empathie à l’égard du peuple américain. Ainsi Donald Trump en 2016 insistait beaucoup sur son discours du « Make America Great Again » pour renforcer la dimension identitaire de sa candidature. En France, la composante politique a pu être déterminante (Voir François Mitterrand en 1981). Malgré le dégagisme ambiant en 2017, la composante d’image ne remplace pas complètement et de façon définitive le clivage politique droite-gauche.

François Mitterrand justement estimait qu’ « une campagne repose sur plusieurs piliers : il faut un candidat sachant faire campagne, un parti en ordre de marche et un projet ou du moins trois ou quatre mesures phares qui indiquent une direction ». Est-ce vraiment aussi facile que ça ? Y a-t-il des éléments qui manquent ?

(JG) : Au candidat, à l’organisation et au projet il faudrait aujourd’hui ajouter des médias qui soient en mesure de diffuser des images au double sens, iconique et psycho-sociologique du terme. Ceci est parfaitement cohérent avec les réponses précédentes. L’information joue un rôle décisif dans une campagne électorale parce qu’elle diffuse à la fois la communication contrôlée par le candidat et les représentations que les médias s’en font. De plus et souvent de façon décisive, les médias installent de façon prioritaire un agenda public grâce à ce que les anglo-saxons dénomment le « backgroung news » ou information générale qui configure la conjoncture. L’exemple de la campagne présidentielle française de 2002 est exemplaire au cours de laquelle l’insécurité a été imposée par l’information, notamment télévisée, comme l’enjeu prioritaire dans l’agenda électoral auquel les principaux candidats (Chirac et Jospin, entre autres) n’ont pu échapper.

Pour Frédéric Dosquet, « l’impact de la communication négative est réel sur l’opinion et s’avère électoralement rentable ». Cela se fait beaucoup aux Etats-Unis. Est-ce que vous pensez que cela va se développer en France ? Ne pensez-vous pas que cela dévalorise encore un peu plus la vie politique ?

(JG) : Aux Etats-Unis, la communication négative passe essentiellement par la publicité télévisée comme le montre la campagne de 2016 au cours de laquelle Hillary Clinton a pourtant largement devancé Donald Trump qui s’est appuyé sur Twitter. Les dépenses publicitaires consomment l’essentiel des budgets de campagne des candidats. En France, la publicité politique est interdite depuis la loi de 1990 qui avait pour objectif de limiter le pouvoir de l’argent dans la vie politique. C’est donc l’information qui se voit prendre en charge l’aspect négatif de la communication électorale. Il est clair que l’impact à long terme de cette information ne peut que disqualifier le monde politique continuellement soumis à la critique de ses membres entre eux aussi bien que des journalistes en quête d’audience dans un pays où la confiance politique est faible même si la confiance dans les médias n’y est que légèrement supérieure.

Quelles sont pour vous les grandes étapes qu’a connues la communication politique depuis sa création ? Comment qualifieriez-vous l’ère dans laquelle se trouve actuellement la communication politique en France ?

(JG) : Si on admet que la communication politique n’a atteint son existence réelle qu’après guerre, on peut constater quatre étapes successives dans l’ère moderne :

  • l’immédiat après-guerre est dominé par les partis politiques qui s’appuient sur un électorat fidèle voire captif ;
  • l’ère de la télévision dans les années soixante impose une impartialité croissante à l’information politique avec des sondages de plus en plus importants ;
  • dans les années 80 se déploie la communication politique moderne avec le « news management », la croissance des sondages et des conseils en communication politique ;
  • l’ère actuelle est marquée par l’émergence d’internet et des réseaux sociaux qui bouleversent de manière spectaculaire les conditions de la participation politique. C’est cette ère hybride (mélange de médias traditionnels et médias digitaux) qui caractérise actuellement la communication politique en France.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en janvier 2020


En savoir plus

« Les effets de la communication politique peuvent être comportementaux, cognitifs ou affectifs » selon Jacques Gerstlé (interview publiée en 2017)

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