Interview de Dramane Souaré, journaliste et spécialiste en communication au Mali.
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Au Mali, la communication publique et la communication politique sont-elles deux domaines bien distincts ?
D’abord sachez que le Mali, pays d’Afrique de l’Ouest, est une république démocratique avec une riche histoire culturelle et politique. Il est connu pour ses traditions anciennes, notamment celles de l’Empire du Mali et de la ville de Tombouctou, qui fut un centre intellectuel et spirituel majeur au Moyen Âge. Sur le plan de la communication politique, le Mali a connu des évolutions significatives, notamment avec l’avènement de la démocratie dans les années 1990, qui a permis une plus grande liberté d’expression et une diversification des médias. En communication politique, le Mali utilise des médias traditionnels (radio, télévision, presse écrite) et des réseaux sociaux pour diffuser des messages politiques, bien que l’accès à ces canaux soit parfois limité dans les zones rurales.
Selon Dominique Wolton, chercheur renommé en sciences de la communication, la communication politique est « l’ensemble des processus par lesquels les acteurs politiques (partis, gouvernements, élus) informent, persuadent et mobilisent les citoyens autour d’idées, de projets ou de programmes politiques ». Elle vise à établir un dialogue entre les dirigeants et les citoyens, tout en influençant les opinions et les comportements politiques. Cette définition met en avant l’importance stratégique de la communication dans la construction de l’image politique, la mobilisation des électeurs et la légitimation du pouvoir.
Selon moi, la communication politique repose sur des principes de transparence, de dialogue, et de responsabilité d’un politique envers ses citoyens car elle vise à informer, éduquer et surtout engager le public dans les processus démocratiques.
Au Mali, la communication publique et la communication politique ne sont pas toujours bien distinctes. La communication publique, qui devrait être neutre et axée sur l’intérêt général, est souvent confondue avec la communication politique, créant une confusion entre les deux domaines. Alors que la communication publique devrait être neutre et informative, elle est souvent influencée par des agendas politiques. La communication politique, quant à elle, est marquée par des pratiques peu transparentes et une instrumentalisation des médias à leur profit.
Un exemple illustratif de cette confusion remonte à 2020, lors des manifestations populaires contre le gouvernement de l’ancien Président Ibrahim Boubacar Keïta. Les médias publics ont alors minimisé la couverture des protestations, tandis que les réseaux sociaux et les médias indépendants ont joué un rôle crucial dans la mobilisation citoyenne. Cette situation illustre une communication politique malienne souvent biaisée, où les canaux officiels servent à protéger les intérêts du pouvoir en place comme la grande majorité des médias publics en Europe, en Asie, aux Etats-Unis, un peu partout à travers le monde plutôt qu’à informer objectivement les citoyens.
Dans le même esprit, il convient de souligner une avancée notable car pour la première fois, la chaîne nationale malienne a organisé de nombreux débats contradictoires en direct jusqu’à ce qu’un opposant politique ait publiquement réclamé la démission du Président de la République à l’époque. Ces signaux forts nourrissent l’espoir d’un recul progressif de l’instrumentalisation des médias publics à des fins politiques et traduisent une ouverture vers une pluralité d’opinions dans l’espace médiatique national.
Aurez-vous un ou deux exemples d’actions de communication publique mises en œuvre par des institutions publiques maliennes ?
D’abord il faut comprendre que les actions de communication publique au Mali montrent une volonté des institutions publiques de répondre aux différents défis sociaux, économiques, sanitaires, politiques et culturels du pays. Elles ont souvent un impact positif en termes de sensibilisation et de mobilisation des citoyens, notamment grâce à l’utilisation des médias traditionnels comme la radio, et la télévision avec des langues locales pour toucher un public large.
Par exemple, en 2020-2021, le Ministère de la Santé et des Affaires Sociales a lancé une vaste campagne de sensibilisation pour lutter contre la pandémie de COVID-19. Des spots publicitaires ont été diffusés à la radio et à la télévision nationale, et des affiches ainsi que des dépliants ont été distribués dans les marchés, les écoles et les centres de santé. Les messages étaient traduits en langues locales telles que le bambara, le peul et le tamasheq pour toucher efficacement les populations rurales. Cette campagne a permis de diffuser massivement des informations essentielles sur les mesures préventives, contribuant à une prise de conscience générale des risques liés à la pandémie.
De même, en 2019, le Ministère de l’Éducation Nationale, en collaboration avec des organisations internationales comme l’UNICEF, a mené une campagne pour promouvoir la scolarisation des filles, notamment dans les régions où les taux d’abandon scolaire sont élevés. Des émissions radiophoniques interactives, des témoignages de jeunes filles ayant réussi grâce à l’éducation et des séances de sensibilisation communautaires ont été organisés. Cette initiative a contribué à augmenter le taux de scolarisation des filles dans certaines localités, notamment à Ségou et Mopti, et a suscité des débats au sein des communautés sur l’importance de l’éducation des filles.
Plus récemment, en janvier 2025, le Gouvernement malien a introduit le passeport de l’Alliance des États du Sahel (AES), un document de voyage commun aux pays membres de l’AES. Le Ministère de la Sécurité et de la Protection Civile a mené une campagne de communication pour informer et sensibiliser les citoyens sur ce nouveau passeport biométrique. Des communiqués de presse ont été publiés pour annoncer le lancement officiel et expliquer les procédures d’obtention, entre autres.
Ces actions de communication publique entreprises par les institutions maliennes reflètent une volonté manifeste de répondre aux défis sociaux, sanitaires et politiques du pays. Grâce à l’utilisation des médias traditionnels tels que la radio et la télévision, et en diffusant des messages en langues locales, ces campagnes parviennent souvent à sensibiliser et mobiliser une large partie de la population.
Cependant, plusieurs obstacles entravent leur pleine efficacité. Dans les zones rurales et reculées, l’accès limité aux médias réduit la portée des messages diffusés. De plus, le manque surtout de ressources financières et logistiques empêche souvent ces campagnes d’atteindre une envergure et une durabilité suffisantes.
Pour optimiser l’impact de la communication publique au Mali, il est essentiel d’adapter les campagnes aux réalités locales, de renforcer la confiance des citoyens envers les institutions et d’assurer un soutien financier et technique accru. En surmontant ces défis structurels, la communication publique pourra jouer un rôle encore plus déterminant dans l’information et la mobilisation des citoyens maliens.
Avant, vous étiez journaliste au Mali. Quels sont les médias importants au Mali ? Si on veut faire du journalisme au Mali, que doit-on garder en tête ?
Le Mali dispose d’un paysage médiatique riche et en pleine mutation, jouant un rôle central dans la diffusion de l’information, la sensibilisation des populations et la participation citoyenne. Selon les dernières données officielles de la Haute Autorité de la Communication (HAC), le pays compte 41 chaînes de télévision (publiques et privées, HAC Mali, 2023), plus de 446 radios privées et communautaires selon l’Union des radiodiffusions et télévisions libres du Mali (URTEL, 2023) et plus de 250 médias en ligne actifs (APPEL Mali, 2023) et plus de 200 journaux écrits. Ces chiffres témoignent d’une diversité croissante, renforcée par la digitalisation et l’émergence de nouveaux formats d’information sous la houlette de la Maison de la Presse inclusive et indépendante du Mali.
À cet effet, il faut retenir que chaque type de média occupe une place stratégique dans la société malienne. Les radios, majoritaires et particulièrement influentes en milieu rural, jouent un rôle clé dans l’éducation, la sensibilisation (santé, agriculture, gouvernance, paix) et la cohésion sociale. Les télévisions, avec leur pouvoir visuel, façonnent l’opinion publique et influencent les débats politiques. Les médias en ligne, en plein essor, offrent une diffusion instantanée de l’information et une interaction accrue avec les jeunes et la diaspora.
Cependant, ce dynamisme s’accompagne de défis majeurs notamment la désinformation, la pression politique sur certains médias, et les contraintes sécuritaires dans les zones en crise. Malgré tous ces obstacles, les médias maliens restent un pilier de la démocratie, en donnant une voix aux citoyens et en favorisant le débat public.
Faire du journalisme au Mali est un engagement exigeant et passionnant. Une mission aussi enrichissante que complexe. L’éthique et l’impartialité sont des impératifs, dans un contexte où les rumeurs et la manipulation de l’information sont fréquentes. Comprendre les réalités locales, tensions politiques, diversité culturelle, enjeux sécuritaires entre autres, sont indispensables pour traiter l’actualité avec justesse. La prudence est également de mise, notamment dans les zones à risque, où les journalistes doivent adapter leurs méthodes de travail pour garantir leur sécurité en respectant l’éthique et la déontologie du métier.
Enfin, la maîtrise des outils numériques est devenue incontournable, avec l’explosion des médias en ligne et des réseaux sociaux. Être journaliste au Mali, c’est avant tout porter une responsabilité car il faut informer avec rigueur, indépendance et courage, malgré les difficultés. C’est un métier exigeant, mais essentiel pour une société éclairée et démocratique.
Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mai 2025