Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’Université́ Clermont Auvergne où il a fondé́ le laboratoire communication et solidarité́, Éric Dacheux vient de piloter la rédaction de l’ouvrage collectif : L’espace public éclaté (CNRS éditions). Interview.

Pourquoi le concept d’ « espace public » défini par Habermas devait-il être repensé, réactualisé ?  

Ce n’est pas tellement le concept en lui-même qui a évolué mais ses incarnations empiriques. L’espace public éclaté met en lumière trois phénomènes nouveaux par rapport à la première décennie de ce siècle : le mouvement féministe, la prise de conscience écologique et l’avénement des réseaux socio numériques.

Peut-on dire que le numérique a révolutionné le concept d’ « espace public » ?

Absolument pas. Les réseaux socio numériques (RSN) ne sont pas des espaces publics., et cela pour deux raisons : 

– d’une part, parce que sont des espaces communautaires qui sont fait pour créer des communautés et non pour toucher l’ensemble des publics

– d’autre part, si se sont bien des espaces de libre expression, ce ne sont pas des espaces qui discutent forcément de l’intérêt général et encore moins des espaces qui respectent l’égalité, deux conditions essentielles pour définir ce qu’est un espace public.

Par contre, si les RSN ne sont pas des espaces publics, ils ont une influence certaine sur celui-ci. Tout d’abord, en propageant les fausses informations, les RSN affaiblissent les conditions d’un sain débat public permettant à chacun de se faire une opinion raisonnable. Surtout l’avènement de ces espaces communs, où chacun est soumis au regard de tous, efface les frontières protégeant l’espace privé. Or comme le rappelle Habermas c’est, en effet, la transformation de l’espace privé (discussion au sein des familles nucléaires bourgeoises) qui avait favorisé les débats dans les cafés littéraires et les salons littéraires qui, eux-mêmes, avaient favorisé l’émergence d’une sphère publique bourgeoise. On assiste aujourd’hui, à un processus inverse : la disparition de l’espace privé, la fin du « droit à être laissé tranquille », entraînant la disparition progressive d’un espace public fondant une communauté politique au profit d’un espace commun marchand fondant, ce que Polanyi nomme une « société de marché », et qui serait dirigé par les GAFAM.

En dehors du numérique, quels sont les nouveaux lieux qui font désormais partie de l’espace public ? 

La notion d’ « espace public numérique » est une absurdité théorique. Cinq arguments majeurs le démontrent :

– L’existence de fractures numériques. Ces fractures économiques, cognitives et sociales empêchent le libre accès de tous. Elles bloquent la participation des personnes trop pauvres pour s’équiper et excluent de la vie publique les personnes en situation d’illectronisme (15 % de la population en France).

– L’absence de territoire. La connexion généralisée des outils numériques ne crée pas un territoire favorisant l’intégration de l’espace public dans un espace physique vécu et partagé,

– La non mise en cause de l’intégrité physique des personnes développant exclusivement des activités qualifiées de « participation numérique », l’activité intellectuelle dans un espace régulé par les algorithmes n’est pas l’engagement du corps dans l’espace public.

– L’expression n’est pas la délibération. La libre expression de chacun, via les réseaux sociaux numériques, ne provoque pas la délibération de tous, mais une cacophonie généralisée que nous avons appris à ne plus entendre.

– La connexion numérique abolit les conditions d’existence de la communication politique. L’espace public est celui dans lequel se déploie la communication politique. Or, les outils de connexion numérique ne favorisent pas le déploiement de la communication politique. Pire, ils en érodent les fondements. En effet, la communication politique demande du temps (vérifier les informations, écouter les différents points de vue,  etc.) et réclame la recherche de la bonne distance (développer un esprit critique sans sombrer dans le complotisme). Or, les outils de connexion numérique abolissent le temps et la distance, détruisant ainsi la communication politique.

Par contre, le concept d’espace public s’incarne effectivement aujourd’hui dans des nouveaux lieux, comme les cafés associatifs, les Zones à défendre, les ronds points (Gilets jaunes), etc.

Dans cet ouvrage, quelle définition contemporaine proposez-vous de ce concept d’ « espace public » ? 

L’espace public est simultanément un espace de médiation et un espace d’engagement. 

Espace de médiation puisque l’espace public relie, tout en maintenant à distance. Cette médiation présente un double aspect. Premier aspect, c’est une médiation singulière propre au régime démocratique. L’espace public sépare et protège le monde vécu de la colonisation par les systèmes politique (régulé par le médium pouvoir) et économique (régulé par le médium argent). Cette médiation instaure un espace de débat contradictoire qui, en favorisant la rencontre entre une publicité politique des gouvernants et une communication politique des citoyens, contribue à la formation d’une volonté générale. Ainsi, comme le dit Habermas, l’espace public est le lieu de légitimation du politique, le fondement de la communauté politique comme le souligne Bassin et la scène d’apparition du politique comme l’estime Arendt. 

L’espace public est aussi un espace d’engagement pour deux raisons. La première est que l’espace public est territorialisé selon Bussière. Or le territoire, quel qu’il soit, est un espace vécu, arpenté, ce n’est pas un espace purement cognitif. L’espace public possède une dimension « viscérale » qui signifie, selon Rosa, « l’implication corporelle et affective des personnes dans des processus continus de rencontre au cours desquels leurs opinions et identités évoluent et se transforment de manière dynamique ». La deuxième raison de faire de l’espace public un espace d’engagement est que, comme le rappelle Arendt, la politique ne se réduit pas à la communication. L’action politique est un engagement physique dans l’espace public, c’est-à-dire, le plus souvent, dans des lieux publics comme l’explique Paquot – des lieux physiques donc – dans lesquels les citoyens déploient diverses activités dont certaines (défilés, occupations de locaux, etc.) mettent en jeu leur intégrité physique.

Le concept d’ « espace public » se distingue de l’espace politique, de l’espace civil, de l’espace domestique… Pourriez-vous clarifier ces notions ?

Il faut prendre l’image d’une maison à étage :

– au sommet, l’espace politique, celui de la décision par les élus.

– dessous, l’espace public, c’est le cœur de la démocratie, il s’incarne dans les médias et dans les lieux publics, relie et met à distance en même temps l’espace politique (le pouvoir des dirigeants) et l’espace civil (le lieu où les citoyens organisés en associations, syndicats, collectifs, etc. exercent leur citoyenneté, exercent leur pouvoir).

– le rez-de-chaussée, c’est l’espace domestique, le foyer, l’espace privé où chacun, en famille ou avec des amis, réfléchit et commence à se forger une opinion personnelle.

Il y a donc entre l’espace politique et l’espace privé deux sas (l’espace public et l’espace civil), deux zones qui permettent aux opinions privées de se transformer en opinion publique et de pouvoir ainsi influencer l’espace politique. Car on est en démocratie quand les citoyens ne sont pas seulement destinataires du droit (quand on leur communique via les médias les nouvelles lois du gouvernement), mais quand ils peuvent être aussi auteurs de ce droit (ce fut le cas lorsque les femmes s’organisèrent en mouvement, protestèrent dans l’espace public et obtinrent le droit à l’avortement)

Pour qu’il y ait « espace public », il faut qu’il y ait transmission d’informations mais faut-il également qu’il y ait communication, c’est-à-dire écoute de l’Autre ? Ne faut-il pas penser le concept d’ « espace public » à l’aune de la notion d’ « incommunication » définie par Dominique Wolton ?

Effectivement, l’espace public n’est pas simplement un espace qui permet de rendre publique l’information et qui autorise ainsi la formation d’une opinion publique sur la base de données fiables (ce qui est de moins en moins le cas aujourd’hui), c’est aussi et surtout un lieu de débats contradictoires et d’engagements collectifs. C’est le lieu qui permet de se confronter aux opinions de l’autre et d’agir avec d’autres pour faire avancer une cause commune. C’est donc bien plus qu’un espace de publicité politique, c’est un espace de communication politique.

Or, qui dit « communication » dit « incommunication ». La communication parfaite est parfaitement impossible, puisque nous ne mettons pas les mêmes choses sous les mêmes mots et que nous nommons les mêmes choses par des mots différents. Surtout, nous ne décodons pas les messages comme le ferait une machine, nous les interprétons, du coup ce que l’un dit et ce que l’autre comprend est toujours légèrement différent.

Dans cette acception, la communication politique est l’art de s’ouvrir à l’autre soit pour agir avec lui soit pour lui opposer des arguments contradictoires. Malheureusement, elle est devenue aujourd’hui un art de la persuasion, un marketing auquel de moins en moins de personnes ne croient, ce qui serait plutôt une bonne chose si cette méfiance envers les discours trop policés et trop calibrés ne débouchait sur l’acception, par de plus en plus de personnes, de discours simplistes et outranciers ne cherchant pas la vérité mais à nourrir la peur de l’Autre et le ressentiment envers les élites établies.

Dans l’ouvrage collectif, vous évoquez la construction de l’opinion publique grâce à un débat contradictoire. Pensez-vous vraiment que le numérique permet cela ? 

La réponse est dans la question. Les outils de connexion numérique ont permis à chacun de prendre la parole dans l’espace public, de pouvoir s’adresser à tous directement, ce qui peut être considéré comme un progrès démocratique, mais aujourd’hui, ils ne permettent pas un échange apaisé (pas de modération, anonymat), ils contribuent à une cacophonie généralisée et facilitent la diffusion de fausses informations qui ne permettent plus de débattre sur des bases fiables. Surtout, on ne peut pas ignorer le fait, politique et économique, que la connexion numérique est aujourd’hui très largement dans les mains des GAFAM. 

Or, cette puissance économique menace la démocratie. Tout d’abord, les applications et logiciels contrôlés par les GAFAM nous font entrer, lentement mais sûrement, dans une ère de servitude numériquecomme l’explique Poitevin où la cessation de nos données personnelles et la multiplication des algorithmes restreignent notre autonomie. Or, la démocratie est justement autonomie, dont l’éthymologie est auto (soi-même) et nomos (la norme, la loi).

En démocratie, ce n’est pas Dieu, le chef suprême ou les GAFAM qui font les lois qui nous gouvernent, mais les hommes qui font, défont et refont les règles qui leur permettent de vivre ensemble. Plus nos choix dépendent d’algorithmes marchands, plus l’autonomie politique de chacun diminue et plus la démocratie s’affaiblit

Quels sont les thèmes qui sont aujourd’hui les plus débattus dans l’espace public et quels sont ceux qui sont invisibilisés ? 

Je n’ai pas fait d’études sur ce sujet et donc je ne  sais pas les thèmes qui sont aujourd’hui les plus débattus. Par contre, ce que je constate et que chacun peut constater est que l’on parle beaucoup du numérique comme si rien n’avait existait auparavant comme si tous les bouleversements du monde étaient liés à cela. C’est ce que l’on nomme une idéologie, une vision dominante du monde : le problème est la solution à tous nos maux serait le numérique.

La réalité est beaucoup plus compliquée. De plus,  il est désolant de constater que les débats actuels tournent autour de la guerre économique et de la guerre territoriale alors qu’il nous faudrait mettre toute notre intelligence collective pour essayer de sauver les conditions d’habitabilité de la terre.

La violence des pouvoirs qui nous dirigent invisibilisent le travail de milliers d’initiatives solidaires qui œuvrent chaque jour pour que l’humanité ne disparaisse pas. La bêtise des dirigeants occulte l’intelligence des associations.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en septembre 2025

Références

  • Arendt H., (1981). La condition de l’homme moderne, Paris, Calman-Levy.
  • Bussière, A., (2019), Les territoires de l’espace public, Paris , L’harmattan.
  • Habermas J. (1978). L’espace public, Paris, Payot.
  • Habermas, J. (1997). Droit et démocratie, Paris, Gallimard.
  • Paquot, T., (2011), L’espace public, Paris, La découverte.
  • Polanyi K., (1983), La grande transformation, Paris, Gallimard.
  • Poitevin, D. (2020). « La question du temps dans la servitude numérique », Séminaire Lagon, Rennes, mars 2020.
  • Rosa H. (2022), « Résonance démocratique ou modes vécus cloisonnés ? Réflexions sur les transformations de l’espace public au XXIe siècle à partir de la théorie de la résonance ». Réseaux, N°235.
  • Tassin E., (1992), « Espace commun ou espace public ? », Hermès, N°10.