Le Parti Pirate présente de nombreux candidats aux élections législatives françaises de juin 2017. Arthur Renault (@ArthurRenault), doctorant en science politique à l’IEP de Rennes et auteur d’une thèse sur le Parti Pirate, décrypte leur stratégie de communication politique.

En quoi la communication du Parti pirate est-elle différente sur le fond et sur la forme de celle mise en œuvre par les autres partis politiques ?  

Arthur Renault (A.R) : Avant tout autre chose, il est important de souligner que le Parti Pirate n’adopte pas une posture nouvelle dans le champ politique. Par le passé, d’autres partis politiques (on peut citer par exemple : le Parti Communiste, le Mouvement Poujadiste, les Verts, le CPNT, les Motivé-e-s et plus récemment Nouvelle Donne) ont revendiqué de pratiquer et de penser « autrement » la politique. Pour autant, le Parti Pirate affiche de manière sémantique mais également par sa participation à des élections une démarche ouvertement partisane. Or, faire « autrement » de la politique nécessite, a priori, un positionnement politique différencié voire même distancié vis-à-vis de la politique « institutionnelle ». Ensuite, le Parti Pirate a pour particularité de s’être constitué sur et par internet (par l’intermédiaire de forums et de sites internet). Il s’appuie aussi, pour définir son projet politique et structurer son organisation, sur quatre piliers issus des valeurs de la cyberculture : l’horizontalité décisionnelle, la transparence, le partage du savoir et de la culture et la participation citoyenne. C’est cette singularité qui fait du Parti Pirate la première organisation partisane, en France, à adopter une telle démarche en alliant militantisme partisan et un usage technique et idéologique de l’internet.

Un ancien secrétaire national du Parti pirate estime que ce mouvement « prend la suite des écologistes ». Est-ce également votre avis au regard de leur positionnement et de leur communication ? Est-ce que cette idée ressort également dans les médias ? 

(A.R) : Cette idée est très présente dans les médias. Pour autant, celle-ci n’est pas nécessairement juste. Le traitement médiatique concernant le Parti Pirate est souvent tronqué en d’autres termes, beaucoup parlent du Parti Pirate sans réellement savoir de quoi il s’agit réellement surtout depuis l’engouement suscité par le Parti Pirate Islandais. Je ne dirai donc pas que le Parti Pirate « prend la suite » des écologistes. Je soulignerais davantage le fait que pour certains précurseurs du mouvement Pirate en France, le mouvement écologiste (les Verts notamment) a été une inspiration de par leur volonté de structurer une démocratie directe au sein de leur mouvement et des travers partisans à éviter à tout prix. En effet, comme les Verts à leurs débuts avec l’écologie politique, le Parti Pirate s’est constitué autour de nouvelles thématiques issues de la « cyberculture » comme la légalisation du partage sur internet, de la défense du logiciel libre, de l’indépendance de la justice, de la lutte contre le fichage (en ligne et hors ligne), de la lutte pour la transparence de la vie politique par l’ouverture des données publiques etc…

Par ailleurs, le Parti Pirate entend faire de la politique « autrement » cela s’exprime notamment par une volonté de proposer une nouvelle méthodologie politique basée sur l’horizontalité décisionnelle à la fois au sein de l’organisation mais également dans/pour la société, comme cela fut le cas avec les Verts lors de leur entrée dans le champ politique. Il s’agit en quelque sorte, pour le Parti Pirate, de mettre à jour le logiciel de la démocratie.  On peut également souligner, l’utilisation d’un logo très reconnaissable tant chez les Verts que chez les Pirates. De plus, un certain nombre de militants écologistes ont rejoint les rangs du Parti Pirate certain étant véritablement déçus par les Verts (EELV) d’autres en continuant à militer parmi eux. A noter aussi que Julia Reda – députée européenne pirate allemande – est inscrite au groupe des écologistes au parlement européen. La comparaison avec les Verts a donc une certaine pertinence.

Au regard de votre connaissance sur le sujet, le Parti pirate a-t-il bâti une stratégie de communication ? Si oui, quels en sont les grands axes ? 

(A.R) : Il est difficile de répondre simplement par oui ou par non à cette question car s’il y a effectivement une stratégie ou plus exactement des stratégies, celles-ci ne sont pas totalement choisies par le mouvement. Il faut donc les analyser à l’aune des moyens (politiques, financiers) du Parti Pirate. Il s’agit, ne l’oublions pas, d’un parti jeune (même s’il fête ses dix ans cette année), qui est peu connu par les citoyens et qui compte peu d’adhérents en comparaison avec les partis politiques traditionnels. Ainsi, leur communication est davantage dictée par la conjoncture ce qui est à la fois un atout pour eux (refus manifeste de la professionnalisation de la politique) et une faiblesse puisque le Parti Pirate peine à obtenir une légitimité électorale. On peut néanmoins souligner que l’appellation « Parti Pirate » est également un élément communicationnel très intéressant. En effet, les termes « parti » et « pirate » apparaissent, à première vue, antinomiques voire même antagoniques. La figure du pirate symbolise l’incarnation de la sédition, de la transgression, du non-conformisme et par conséquent la contestation du système établi. Par conséquent, il en résulte une forme de mise en scène de la stigmatisation pirate, laquelle s’apparente clairement à un « retournement du stigmate » pour reprendre l’image d’Erving Goffman. Le syntagme « parti pirate » peut être ainsi interprété de deux manières différentes : un parti de pirates et/ou un parti qui pirate le jeu politique. Initialement étiqueté comme déviant, le stigmate pirate devient un étendard individuel et collectif qui permet de légitimer et de différencier l’action du parti et de ses membres.

Le Parti pirate mise-t-il uniquement sur la communication numérique ? Ces outils sont-ils efficaces et suffisants ?

(A.R) : Une part importante de la communication et de l’activité militante du parti pirate s’opère par et sur internet par l’intermédiaire d’outils dialogiques et collaboratifs comme :

– Les forums qui sont conçus comme des « espaces » permettant la discussion et le débat entre militants, sympathisants et citoyens

– Le Mumble qui est un outil de communication vocal libre. Initialement utilisé par les joueurs de jeux vidéo en réseau, il permet de communiquer avec une ou plusieurs personnes en même temps. Il est utilisé par le parti pour faire des réunions de sections hebdomadaires ainsi que pour des réunions entre responsables nationaux et les coordinateurs de section ou plus simplement entre militants.

L’IRC (Internet Relay Chat) qui est un outil de communication textuel par internet et permet la discussion instantanée à deux et plus.

– Les wikis qui sont des sites internet collaboratifs de rédaction qui permettent à tout internaute de modifier la page qu’il est en train de consulter. Ces modifications étant archivées dans un historique consultable par tous. Ils sont utilisés le plus souvent par le parti pirate pour expliquer et illustrer le fonctionnement de l’organisation pirate ou des outils dialogiques et collaboratifs par l’intermédiaire de tutoriels.

– la mailing-list a pour fonction de diffuser des informations par email. Il est nécessaire de s’y abonner pour y avoir accès. De nombreuses mailing-list existent, chacune se référant à une section locale ou à un sujet précis.

– Et dans une certaine mesure La « démocratie liquide » [1] qui reste encore expérimentale. Il s’agit d’une plate-forme numérique qui permet aux membres du Parti Pirate de proposer, amender, délibérer, voter ou encore de déléguer son vote lorsqu’un militant ne s’estime pas assez compétent pour prendre part à la décision – cette délégation étant résiliable à tout moment. Je digresse légèrement car ce n’est pas un dispositif communicationnel à proprement parlé.

L’ensemble de ces dispositifs dialogiques et collaboratifs forment un réseau de communication, d’information et de militantisme à la fois interne et externe au parti. En effet, chaque militant-e, adhérent-e ou sympathisant-e peut prendre part aux débats à tout moment, mais il/elle peut également proposer des thématiques à débattre. En procédant ainsi le Parti Pirate tente de promouvoir une forme de « culture participative » au sein et autour du mouvement.

Cependant, l’ensemble des dispositifs techniques développés et utilisés par le Parti Pirate, contiennent en germe un certain nombre d’effets pervers. En effet, l’utilisation de l’ensemble des dispositifs proposés par le Parti Pirate met en évidence la nécessité de disposer d’un capital technique et culturel minimal pour utiliser correctement les outils. Cela est confirmé par la sociologie des militants pirates : la majorité des militant(e)s (en 2012) sont des hommes, jeunes (entre 18 et 35 ans), citadins (ils résident dans des villes de moyenne et de grande taille et/ou dans leurs proches banlieues), diplômés ou en cours d’obtention de diplômes d’études supérieures et enfin, disposent d’une forte maîtrise de l’outil informatique, soit par l’intermédiaire de leur profession, soit par l’intermédiaire de leurs loisirs. Dans le cas du Parti Pirate, ce phénomène s’apparente à un « cens caché » – comme dirait le Professeur Daniel Gaxie – qui pourrait s’incarner par une auto-exclusion des individus, certains ne se considérant pas assez aptes à prendre une décision traitant d’un sujet particulier ou ne maitrisant pas suffisamment les outils informatiques pour pouvoir les utiliser dans des conditions optimales.

La communication et l’engagement militant pirate ne doivent cependant pas être appréhendés comme agissant exclusivement par et sur internet. En effet, le fait d’être présents sur le terrain afin d’aller à la rencontre des citoyens représente pour les militants pirates une nécessité notamment par le biais des « apéros pirates » (rencontres mensuelles autour d’un verre dans un café ou un bar), le tractage sur les marchés, les happenings etc…

Le Parti pirate a présenté des candidats à l’occasion de plusieurs élections en France. Quels en sont les principaux enseignements ?

(A.R) : Le cas des élections législatives de juin 2012 est très intéressant puisqu’il permet de mettre en exergue la confrontation des idéaux pirates face au terrain ainsi que les effets que cette campagne a eu sur le parti et ses membres.

Pour rappel, le 10 juin 2012, cent-un candidat-e-s et autant de suppléant-e-s se sont présentés au premier tour des élections législatives. Les résultats obtenus par le parti pirate lors de ces élections législatives sont très faibles puisqu’ils ne dépassent pas 2% des suffrages exprimés. Par ailleurs, le Parti Pirate n’a pas dépassé le seuil des cinquante candidats ayant obtenus 1% des suffrages exprimés, ce qui lui aurait permis d’obtenir un financement d’Etat durant cinq ans (ce qui est un élément essentiel pour le développement et la viabilité d’un parti politique).

La participation aux élections législatives a présenté deux avantages pour le parti, à savoir disposer d’une visibilité nationale (avec le clip de campagne diffusé sur toutes les chaines du service public) tout en menant une campagne locale. Les élections législatives ont donc été conçues par le Parti Pirate comme une occasion pour accroître son implantation territoriale et gagner en légitimité. En effet, la campagne des législatives a permis aux candidat-e-s pirates de rencontrer des acteurs associatifs, politiques et médiatiques locaux ainsi que les citoyens. Ils ont également été des relais locaux pour le Parti Pirate favorisant ainsi la formation de nouvelles sections locales et le développement des sections préalablement établies (Sept sections locales ont été créées au Parti Pirate à la suite de la campagne des législatives de juin 2012 : section Aquitaine, section Franche-Comté, section Lorraine, section Nord-Pas-de-Calais, section Poitou-Charentes, section Réunion et section Champagne-Ardenne). Ces échanges ont notamment permis la constitution de proto-réseaux territorialisés.

In fine, pour une majorité de militant-e-s, la campagne des législatives a fait apparaitre la nécessité de dépasser le cadre programmatique quelque peu techno-centré. Par ailleurs, la campagne des législatives a mis en lumière l’inscription du Parti Pirate dans un processus d’institutionnalisation tendant vers l’appropriation d’une démarche partisane plus traditionnelle. Il apparaît donc que face à un champ politique relativement clos et professionnalisé, les membres du Parti Pirate sont pris dans une aporie entre promotion d’une culture politique alternative et une intériorisation de la contrainte des règles qui régissent le jeu politique.

Interview réalisée par Damien ARNAUD (@laCOMenchantier) en juin 2017


[1] Pour plus de précisions voir : Arthur RENAULT, « Démocratie liquide », in CASILLO I. avec BARBIER R., BLONDIAUX L., CHATEAURAYNAUD F., FOURNIAU J-M., LEFEBVRE R., NEVEU C. et SALLES D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/es/dico/democratie-liquide.


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