Interview de Karine Gautreau, ancienne directrice de la communication du Parti socialiste et aujourd’hui directrice de la communication de la Ville de Sarcelles.

Dans une interview, Dominique Wolton a estimé que la communication politique est au bord du précipice. Etes-vous d’accord ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Quels sont les principaux maux de la communication politique ?

Karine Gautreau (KG) : La communication politique est malheureusement déjà dans l’ornière. Elle peut difficilement aller plus loin dans le registre du tout spectacle ou des batailles mortifères pour la conquête du pouvoir. L’absence de recul de ceux qui donnent le LA menace la communication publique.

Ce qu’on vilipende aujourd’hui comme étant « la compol » n’est forte que de son simplisme et s’est rabougrit, c’est une réalité. Elle est incapable d’exprimer la complexité et la subtilité des comportements, des attentes ou des mobilisations citoyennes. Elle n’a aucune prise en considération des gens, des citoyens. Elle impose des agendas aux politiques et dicte des stratégies aux élu.es et responsables publics.

Pourquoi d’après-vous les communicants politiques sont-ils si détestés ?

(KG) : La spectacularisation de l’information des médias qui méprisent les contenus politiques pour attirer des audiences réputées plus sensibles aux histoires personnelles (storytelling) qu’aux propositions de politique publique. D’où une couverture médiatique des campagnes électorales où le jeu politique l’emporte très nettement sur le traitement des enjeux de politique publique.

Les communicants politiques qui jouent ce même jeu sont vécus comme des marionnettistes qui éloignent les politiques de ce qui doit être un message authentique. Ils ont rendu la parole des politiques de moins en moins crédible par des éléments de langage lisses et recyclables à l’envi et des mises en scène toujours plus « politique spectacle » les unes que les autres.

En quoi consiste le métier de communicant politique ?

(KG) : Déjà quelles sont les compétences nécessaires ? Une solide culture générale, un sens de l’écoute, une capacité d’adaptation et d’improvisation et d’excellentes qualités relationnelles.

La communication est un outil citoyen. Les enjeux sociétaux et politiques n’ont jamais été aussi importants. Face à un monde ouvert et en pleine mutation, les institutions publiques et le monde politique doivent s’adapter. Ils se doivent d’agir, de trouver des solutions, mais aussi de communiquer avec clarté.

Ce métier est un rôle de conseil au niveau des stratégies et des activités de communication. Et il doit s’en tenir là. Le communicant politique n’est pas le ou la candidat.e. Il ne peut donc pas s’y substituer. Je suis souvent effrayée par certains communicants qui sont dans la confusion des rôles.

Selon François Mitterrand, « une campagne repose sur plusieurs piliers : il faut un candidat sachant faire campagne, un parti en ordre de marche et un projet ou du moins trois ou quatre mesures phares qui indiquent une direction ». Est-ce vraiment aussi facile que ça ? Y a-t-il des éléments qui manquent ?

(KG) : Les règles d’or de la communication politique sont le message et l’image.

Le message doit répondre à une question claire : « Pourquoi les électeurs doivent-il voter pour X ? ».

Déterminer un slogan qui permettent de « ramasser » les valeurs fortes du candidat – de la candidate et une identité visuelle choisie méticuleusement est aujourd’hui le cœur du travail de la communication politique. Les mots ont toujours un sens, les couleurs et leur symbolique sont encore trop négligées en politique en France.

Pour l’ancienne sénatrice Joëlle Dusseau, un.e élu.e doit savoir refuser de s’exprimer sur un sujet dont il.elle n’a pas tous les éléments d’appréciation. Êtes-vous d’accord avec elle ?

(KG) : Oui ! L’irrésistible penchant à vouloir figurer sur les plateaux de télévision, coûte que coûte, pousse les politiques à la faute, à l’oubli de la dignité de leur fonction, à la course au scoop. Alors, certain.es font l’impasse sur le temps qui doit être consacré à l’écoute, à l’analyse et à la réflexion. Où se trouve la prise en considération et le respect des citoyens ?

Par rapport à la communication politique nationale, existe-t-il des spécificités en matière de communication politique locale ?

(KG) : Oui ! Trois exigences : la proximité, la crédibilité et l’authenticité. La première différence de la communication locale, c’est la proximité qui la caractérise. Les gouvernants et les gouvernés sont en situation de connaissance mutuelle, ce qui change considérablement les données du problème de la communication politique. Plus la taille de la collectivité augmente, moins joue bien sûr la connaissance mutuelle. Mais les relais d’opinion médiatiques, associatifs, politiques locaux ont un rayon d’action beaucoup plus court qui facilite la communication entre tous les protagonistes. On oppose souvent la communication publique d’intérêt général à la communication politique avec l’idée que le local porte davantage la trace de l’intérêt général. De toute façon, la communication publique est fondamentalement une communication politique car elle est théoriquement orientée vers la recherche du bien public.

Interview publiée en février 2020


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